Publié dans Dossier

Aide aux travailleuses domestiques au Liban - Une malagasy au front

Publié le dimanche, 30 août 2020

Chaque samedi, Sophie*, d'origine malgache, descend en bus vers Beyrouth depuis Bikfaya, à la montagne, pour distribuer des sacs de nourriture. Depuis le mois de juin, l'église protestante française de Kraytem, dans le quartier ouest de la capitale libanaise, finance l'équivalent de cinquante paniers par semaine à destination des travailleuses domestiques immigrées.

 

«Quand il a commencé à faire très chaud, j'ai supplié l'église de m'aider. Je leur ai dit: “Si vous êtes religieux, s'il vous plaît aidez-nous, parce que les filles s'essoufflent.” L'église m'a répondu qu'elle allait aider seulement les gens de la paroisse, alors je leur ai parlé encore, j'ai dit: “Si c'est seulement les gens de l'église, pourquoi on est une église? Toutes les filles dehors qui me demandent, elles ont besoin d'aide.” J'avais une liste de soixante-dix-neuf personnes. Ils ont accepté.»

L'église est aujourd'hui la seule organisation à leur venir en aide, face au désengagement du gouvernement, des ONG et de la société civile, qui ne s'en préoccupent pas. Dès décembre 2019, la paroisse protestante avait voulu monter une épicerie sociale et solidaire mais les moyens nécessaires à son organisation avaient manqué. Désormais, en plus de la distribution de médicaments et de vivres, elle prend en charge leur transport et participe à des collectes de dons en leur faveur.

Depuis la terrible crise économique qui frappe le Liban, à laquelle est venue se greffer la pandémie de Covid-19, la situation des travailleuses domestiques n'a fait qu'empirer. Avec les manifestations d'octobre, l'argent a commencé à manquer, puis le travail, et beaucoup se sont retrouvées à la rue, renvoyées par leur employeur ou leur bailleur. L'explosion du port de Beyrouth, qui a ravagé la ville le mardi 4 août, a encore ajouté au désastre sanitaire.

Le confinement sans un toit

Au Liban, les travailleuses domestiques immigrées sont soumises à la kafala, un système de parrainage souvent assimilé à un esclavage moderne qui les place dès leur arrivée dans le pays sous la tutelle de leur employeur, et les prive de tous les droits fondamentaux. Elles sont entre 250.000 et 300.000 dans cette situation -sur une population totale d'environ 6,6 millions de personnes, dont 1,9 million sont réfugiées.

Une partie d'entre elles travaillent sous contrat permanent avec un employeur, chez lequel elles habitent, et qui retient généralement leur passeport; une autre vit de différents emplois maigrement rémunérés, souvent dans une situation irrégulière qui les expose à la précarité, la violence et la déportation. La plupart viennent d'Afrique (Éthiopie, Kenya, Mali, Ghana, Nigeria, Madagascar...) et d'Asie du Sud et du Sud-Est (Sri Lanka, Philippines, Indonésie, Bangladesh, Népal, Vietnam...); elles se regroupent par communautés, quand elles en ont les moyens.

Avec le confinement, celles qui ne vivaient pas chez l'habitant ont presque toutes perdu leur emploi: «Il n'y a plus de bus pour se déplacer et les patrons ne veulent pas que quelqu'un qui vient de dehors rentre dans leur maison à cause du coronavirus», explique Sophie qui travaille depuis vingt-trois ans au Liban comme domestique.

«De nombreux lieux de travail ont été fermés en raison du manque d'argent. Les employeurs ne pouvaient ou ne voulaient plus payer leurs domestiques, alors ils les ont jetées dans la rue, parfois en les accusant de les avoir volés ou de s'être enfuies, parce que la kafala le permet », ajoute Tsigerada Birhanu, qui fait partie de l'association d'aide aux travailleuses domestiques éthiopiennes Egna Legna (littéralement, «de nous à nous»).

Les victimes anonymes du port

Plus d'une semaine après l'explosion du port, le bilan des victimes continue de s'alourdir. D'abord absentes des rapports officiels, les informations sur le nombre de réfugiés touchés commencent à sortir, notamment grâce au travail des ONG sur place. Selon l'Agence des Nations unies pour les réfugiés, au moins 34 personnes seraient mortes et 124 blessées. Elles s'ajoutent, au moins en partie, au dernier bilan de 181 morts (dont 140 Libanaises).

Dans les groupes WhatsApp d'entraide à travers lesquels les domestiques immigrées s'échangent des informations, les nouvelles circulent au compte-goutte: au moins cinq Philippines seraient mortes pendant l'explosion et deux personnes originaires d'Éthiopie, un homme et une femme. Les Philippines, dont les services sont très prisés par la bourgeoisie libanaise, ont été particulièrement touchées, dans la mesure où elles sont nombreuses à résider du côté d'Achrafieh, un quartier relativement aisé de Beyrouth, touché de plein fouet par l'explosion.

Mais il est encore difficile de mesurer l'ampleur des dégâts au sein de la communauté, étant donné que beaucoup de travailleuses immigrées n'ont pas accès à un téléphone et sont dépourvues de papiers d'identité: il y en a que personne ne cherchera ou ne reconnaîtra.

Samuel, un travailleur immigré éthiopien qui a fondé l'association solidaire Mesewat, était dans le quartier musulman de Hamra, à l'ouest de Beyrouth, au moment de l'explosion: «Je n'ai jamais ressenti ça dans ma vie. Tout tremblait, les immeubles, la poussière, les vitres brisées... Beaucoup de gens ont été blessés et beaucoup n'ont pas pu aller à l'hôpital à cause des embouteillages qu'il y a eu dans les rues, mais ceux qui ont pu s'y rendre ont été soignés comme tout le monde», raconte-t-il. Habituellement, les domestiques n'ont pas accès aux soins, dont le coût est bien trop élevé si leur kafil, leur garant, n'accepte pas de les prendre en charge.

«Il y a cinq filles malgaches qui travaillaient dans les parages. Certaines sont gravement malades et d'autres légèrement blessées. Il y en a une qui ne veut même pas dire qu'elle est blessée pour rassurer sa famille, mais je sais que ça ne va pas, relate Sophie. Les autres, les patrons les ont amenées avec eux à l'hôpital, et maintenant la vie continue, on travaille, on nettoie tout ce qui s'est cassé... En plus on est en confinement, on ne peut pas sortir. Moi je sors un peu parce que ma dame me fait confiance, alors le week-end je vais aider les autres filles.»

Après l'explosion du port, 300.000 personnes se sont retrouvées sans domicile. De nombreuses familles libanaises ont quitté Beyrouth pour s'installer temporairement dans les montagnes, chez des proches ou dans leur résidence secondaire, sans nécessairement emmener leur domestique avec elles. Ce sont alors les associations qui prennent le relais pour leur trouver des places en foyer:

«On paye des endroits en ce moment pour celles qui ont perdu leur maison. On a envoyé les femmes qui habitaient à la Karantina, à Gemmayzeh ou à Mar Mikhael [les quartiers à proximité du port] principalement à Ras el-Naba'a [au sud] ou Bourj Hammoud [le quartier arménien, dans la banlieue est], décrit Tsigerada Birhanu. Par exemple, il y a des Nigérianes à douze dans un appartement, et on a trente-cinq femmes du Sierra Leone dans deux chambres.» Grâce aux fonds récoltés par Egna Legna, près d'une centaine de femmes de différentes nationalités ont ainsi pu être secourues -temporairement.

Pour autant, la situation est loin d'être stable. Marie*, d'origine philippine, et qui œuvre depuis 2016 pour l'Alliance des travailleuses domestiques immigrées aux côtés de Sophie, rend régulièrement visite à deux amies qui vivent à l'hôtel depuis l'explosion. Elles travaillaient sur un bateau de croisière et ont dû abandonner toutes leurs affaires quand les 2.750 tonnes de nitrate d'ammonium ont fait sauter le port et la ville. Cela faisait déjà cinq mois qu'elles ne recevaient plus de salaire de leur employeur; elles n'ont aujourd'hui plus rien.

Diminuer les rations de nourriture

Avec la récession économique, la dévaluation de la livre libanaise et la crise du Covid-19, la nourriture a commencé à manquer dans les foyers à mesure que les prix des denrées de base explosaient.

«Moi, madame me nourrit, mais les portions ont diminué et il y a beaucoup de filles à qui la dame ne donne plus rien. Nous les Malgaches, on mange du riz, la dame n'en achète plus, donc on me demande chaque semaine des sacs de riz. La nourriture a réduit, je dirais, de 60%; il faut faire attention à tout. Si les Libanais mangent un petit bout de fromage, nous on ne peut pas, alors qu'on travaille, on a besoin d'énergie. D'habitude il y avait des petits biscuits, des petits chocolats, des petites choses... Maintenant il n'y a plus rien. Les filles ne mangent plus à leur faim et les patrons gardent les choses pour eux; nous, on ne compte pas. Ce n'est pas le Covid qui va nous tuer, c'est la famine. On vit dans une situation tellement terrible que ça fait toujours mal au cœur, c'est stressant. J'ai pas eu beaucoup de problèmes encore, mais je vois à côté de moi, tout s'écroule», raconte Sophie.

Depuis l'explosion, la liste de Sophie ne fait que s'allonger. Aujourd'hui, c'est 115 femmes malgaches et 65 africaines francophones à qui elle s'efforce d'apporter une aide alimentaire, avec les fonds que l'église a reversés à l'Alliance: «On commence à diviser les sacs. Chaque samedi, on fait le tour: il y a un peu d'huile, du riz, des spaghettis, des sardines... Ça fait trente-cinq sacs pour les Malgaches et quinze pour les Africaines. Il y a une Éthiopienne, deux Bangladaises et deux Sri-Lankaises qui ont des enfants, et qui ont aussi besoin de lait. On fait avec le budget que la communauté protestante nous a donné. Jusqu'à la fin de ce mois-ci, ça va, mais après, on ne sait pas si ça va continuer.»

Les ONG dépassées

Alors que la communauté internationale s'est mobilisée pour venir en aide aux Libanaises depuis le drame du 4 août, les étrangèr·es en demeurent les victimes anonymes. «Même avant le Covid, personne ne nous regardait. Maintenant que les Libanais sont victimes, toutes les aides se concentrent sur eux. Bien sûr, je suis désolée pour eux, mais quand même, on vit ensemble, on est aussi là au Liban, c'est notre pays d'accueil», déplore Sophie.

Les ONG qui habituellement soutiennent les travailleuses domestiques immigrées, comme le Migrant Community Center, ou Rosa-Luxemburg-Stiftung, se retrouvent débordées par les demandes et ne peuvent donner suite à tous les appels à l'aide -et ce depuis des mois déjà. À cela s'ajoute une segmentation des communautés de soutien, qui privilégient les circuits de solidarité entre les femmes de même nationalité: Éthiopiennes d'un côté, Philippines de l'autre, Kenyanes ici, Sri-Lankaises là... Sans que la communication entre toutes soit toujours maintenue.

 «Il est impossible dans ce pays de s'organiser sans être rattaché à une association légale ou étrangère. Nous devons avoir une structure qui nous chapeaute pour gérer un budget et recevoir des dons», explique Samuel, de Mesewat. La plupart du temps, les personnes immigrées se rassemblent donc dans des associations informelles qui subsistent dans la semi-clandestiné.

Et puis il y a la honte des invisibles, dont témoigne encore Sophie: «Hier ma sœur était à Sassine [la grande place d'Achrafieh]. Il y a trois dispensaires depuis l'explosion où ils distribuent de l'eau, des sandwiches, des petites choses. Ma sœur avait faim, elle m'a demandé par téléphone si elle pouvait prendre quelque chose. Je lui ai dit d'y aller, mais il n'y avait aucun étranger là-bas. Elle avait peur qu'on lui dise non, donc elle n'a pas osé demander. Elle a dit: “Je reste à ma faim et je rentre à la maison.” Il y a aussi des réfugiés syriens et palestiniens, qui sont comme nous. On n'ose même pas demander, parce que ce n'est pas pour nous tout ça, on a peur du refus. C'est un peu honteux, pour un petit bout de nourriture... J'aimerais qu'une ONG vienne nous dire que toutes les tentes qu'on voit, c'est pour tout le monde.»

Sur les murs de certains dispensaires de Bourj Hammoud, on commence d'ailleurs à voir apparaître des panneaux «Lebanese only».

À cause du Covid-19, l'aéroport -désormais endommagé par l'explosion du port- était fermé, de même que les frontières. Pour rentrer chez elles, les travailleuses immigrées devraient encore payer un billet d'avion; or la plupart sont désormais sans papiers et sans ressources, n'ayant pas reçu de salaires de la part de leurs employeurs depuis des mois.

Généralement, le salaire des travailleuses domestiques tourne autour de 150 à 500 dollars [127 à 423 euros] par mois, dont une partie est reversée à leur famille restée au pays. Mais depuis la dévaluation de la livre libanaise, il a plus que réduit de moitié. Avant la crise, 1 dollar valait 1.500 livres libanaises. Aujourd'hui, cela en vaut environ 8.000, et les salaires, quand ils sont acquittés, se payent en livres.

«Notre consul a dit qu'il faudrait payer pour le billet d'avion et pour la quarantaine, qui coûtent 500 dollars chacun, détaille Sophie. Il y a des filles qui depuis octobre n'ont pas de travail, qui va avoir les 1000 dollars? On est obligées de rester jusqu'à un rapatriement gratuit.»…

Slate.fr

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