Publié dans Politique

Sud de Madagascar - Un kere « programmé » s’annonce

Publié le mercredi, 11 avril 2018

Un kilo de manioc sec contre un litre d’eau. Un kere « programmé » s’annonce dans le Sud. Tel est l’avis de Nazaire Paubert Tsimanova, chercheur en anthropologie politique à Ambovombe. « Mon esprit est fatigué. Je n’ai plus envie d’écrire », se lamente-t-il. Son souci est de voir resurgir un énième épisode de manque de nourriture dans le Sud de Madagascar. L’eau se fait rare dans cette partie de l’île censée être le « point de départ du développement » dans le contexte de l’Emergence 2030.

Les habitants achètent à 2 000 ariary le bidon de 20 litres d’eau en ce moment. L’argent vient de la vente à prix bradé des stocks de manioc dont le kilo est écoulé à 200 ariary. « Ils perdent 20 kilos de manioc par jour alors c’est la ration alimentaire d’une famille pour un certain bout de  temps », raconte notre informateur. Il craint ainsi que les stocks de cette denrée, parmi les aliments de base dans le Sud, soient vite épuisés.

Réservoir de voix

La situation actuelle ne correspond pas encore au profil du kere habituel, à son avis. Mais il suspecte que ce serait un kere provoqué en cette veille de la période électorale, le Grand Sud étant réputé être un réservoir de voix. « Lorsque les réserves seront terminées, l’Etat s’amènera avec ses partenaires pour annoncer des aides d’urgence à des fins électorales », estime-t-il. Concrètement, la zone semi-aride du Sud connaît une séquence sèche assez importante depuis quelque temps.

Les données fournies par la station mise en place à Ankazomanga Betioky en 2014 par l’ONG française « Action Contre la Faim » annoncent le tarissement probable des nappes phréatiques. « Les gens savent par expériences que l’année sera mauvaise. Quant à nous, nous construisons notre argument sur des informations provenant des dispositifs technologiques », précise Yves Rakotoson, un responsable de cette organisation humanitaire.

Séquence sèche

Presque tous les puits sont taris. Ceci accroît la tâche de l’Alimentation en eau dans le Sud (AES) dont la capacité de répondre aux besoins exprimés est limitée à 15%. A Ambovombe, les bouviers conduisent le troupeau au bord de la mer. Ils creusent des puits sur la plage afin d’y puiser de l’eau saumâtre à l’aide d’accessoires de fortune. C’est de cette façon qu’ils abreuvent leurs animaux. « La scène que j’ai vue est indescriptible », remarque le témoin oculaire.

« Il est impossible de planter leurs champs pour l’heure. S’ils le font, c’est comme s’ils allaient perdre le peu dont ils disposent. Les conditions ne sont pas favorables à la plantation », souligne Dr Mahatante Paubert Tsimanaoratsy, responsable à l’annexe de l’université de Toliara à Ambovombe. Dans les environs immédiats, même l’aspect des cactus, une plante résistante à l’aridité du sol, traduit l’intensité de la séquence sèche.

Fait émergent

« Même s’il pleut cette année, l’humidité du sol ne va pas tenir jusqu’au début du prochain calendrier cultural », ajoute l’universtaire. De plus, le « tsioka atimo » viendra bientôt. C’est un vent sec et fort qui souffle de l’océan Indien vers l’intérieur de la terre à une vitesse moyenne de 45 à 65 km/h de mai à septembre/octobre. Sa puissance est telle que des dunes se forment. Elles détruisent champs de culture, forêt, habitations… sans parler du processus de désertification.

Un fait émergent inquiète  Dr Mahatante Paubert Tsimanaoratsy dans ce contexte. En environnementaliste averti, il a observé un déclin certain dans l’approvisionnement des bois de chauffe. « Le bois commence à disparaître de telle sorte que les gens se rabattent sur la zone boisée sur le socle cristallin, dans la partie est  d’Androy », raconte-t-il. La nouvelle tendance représente, à ses yeux, une vraie menace sur les points d’eau peuplant le périmètre.

Millions de dollars

Le scientifique s’inquiète également de la réduction progressive de la couverture des forêts de cactus dont la présence est vitale pour les plus démunis. « Leur régénération naturelle est fortement perturbée. Les bœufs se nourrissent aussi de leurs feuilles », indique-t-il. Il estime que les réserves de cactus pourraient ne plus être que des lambeaux d’ici 15-20 ans. « Les gens d’ici galèrent réellement. Tout s’achète alors que le travail n’existe pas », observe-t-il.

Le phénomène de migration est loin de s’arrêter en dépit de nombreuses interventions à coup de dizaines de millions de dollars. Les actions humanitaires sur le terrain du Sud sont légion. Le projet « Vatsin’ankohonana » géré depuis 2016 par l’équipe du ministre Onitiana Realy en est un. Le financement s’élève à 79 millions de dollars dont 39 millions de dollars de don non remboursable. S’y ajoutent les 39 millions de dollars du gouvernement américain et les 62,3 millions de dollars de l’Union européenne investis dans les projets Asara et Aina.

Projets présidentiels

L’accès à l’eau de qualité et en quantité suffisante est indiscutable quand il s’agit de se pencher sur la problématique du Sud. Le gouvernement et ses partenaires sont actuellement en possession de toutes les données scientifiques actualisées sur les ressources en eaux susceptibles d’être exploitées. Les études recommandées par l’Unicef ont été discutées dans la capitale le 27 mars dernier. Il ne reste plus que la réelle volonté politique.

Des projets visant la mise en place de trois nouveaux pipelines d’une longueur totale de 275 km sont en cours. Leur coût dépasse de peu la barre des 38 millions de dollars. L’initiative porte le sceau des « projets présidentiels » alors qu’une grande partie du financement nécessaire provient des gouvernements japonais, britannique, américain et allemand. Les nouvelles infrastructures sont prévues entrer en fonction à partir de juin. L’inauguration en grande pompe aura lieu alors à quelques mois des élections.

Manou Razafy

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